Par Marion Guyonvarch, Eric Pelletier, publié le 24/04/2009
Dan Voinea, le général à l’origine de la réouverture du “dossier Calderon“, a mené les réquisitioires contre les époux Ceausescu. Il a accepté de confier ses souvenirs à L’Express.
Le 25 décembre 1989, le téléphone sonne dans le bureau des procureurs militaires de Bucarest. Le major Voinea, 39 ans, reçoit l’ordre de se rendre en urgence à Targoviste. Ceausescu et son épouse vont être traduits devant un tribunal improvisé. “Il fallait une équipe de juristes. Les magistrats les plus âgés ne voulaient pas y aller, se souvient Voinea. Nous avions conscience qu’il s’agissait d’un moment crucial, historique, pour le peuple roumain. Il était évident qu’étant données les charges retenues, les Ceausescu encouraient la peine capitale. ”
Le procureur, qui craint encore un retournement de situation au profit du régime, se retrouve ainsi face à celui qui se faisait alors appeler le Génie des Carpates. “Je savais que l’un de nous allait mourir, poursuit-il. Lui ou moi? Je l’ignorais.” L’audience sera brève (moins d’une heure) et à sens unique. Très vite, le verdict tombe: la mort. Cinq soldats s’emparent des condamnés, incrédules. “D’abord, les Ceausescu n’y ont pas cru. Ils sont restés incrédule”, relate Voinea. Lorsque Elena réalise qu’elle va mourir, elle s’évanouit.
“Une fois à l’extérieur, les militaires qui s’étaient proposés pour le peloton ont tiré presque aussitôt, en se reculant pour ne pas apparaître dans le champ de la caméra, témoigne le procureur. Les premières balles ont atteint les jambes de Nicolae Ceausecu qui s’est écroulé”. Une parodie de justice, Voinea en convient: “Les avocats se sont conduits en procureurs. Ce procès a été mutilé d’un point de vue procédural. Mais la justice ne s’applique qu’à des situations de normalité. Et aucun d’entre nous n’a regretté. Dans ce pays, nous avions un peu de tout d’un point de vue matériel. Mais il nous manquait l’essentiel: la liberté. La liberté de penser. Même la poésie était patriotique. La liberté de circuler aussi. Lorsque ma grand-mère est morte -elle habitait un village reculé-, on ne m’a pas autorisé à quitter Bucarest en train. J’y suis allé en train, puis en vélo, dans la neige. Sur place, le cercueil n’avait pas pu être confectionné, faute d’électricité. ” ” Ceausescu était un dictateur. S’il n’avait pas été exécuté, peut-être aurait-il connu le même sort que d’autres dirigeants communistes, convertis aux règles démocratiques. Peut-être serait-il même président de la République aujourd’hui…”, relève Voinea.
Retraité depuis peu, ce Fouquier-Tinville roumain aux airs de paisible grand-père a, dit-il, la conscience tranquille. Dan Voinea n’a aucun regret.
Asociația 21Decembrie 1989